Etudes

La surdité et les études supérieures

 

Ce poids dans ma scolarité, c’est ma surdité. Ce n’est pas une maladie, mais un handicap avec lequel je dois vivre depuis ma naissance. Sourds, malentendants, signants, oralistes, chacun s’identifie comme il le veut. Moi, c’est un fait, je suis sourde, et c’est tout. Je m’amuse à dire «  sourde comme un pot », car il faut bien savoir rire de ses problèmes. Je considère que ce n’est pas une de mes faiblesses, mais plutôt une de mes forces. Grâce à elle, j’ai pu grandir en sachant que rien n’est acquis dans la vie et qu’il faut se battre pour avoir ce que l’on veut.

Les chiffres disent que peu de sourds accèdent aux études supérieures. Je n’y crois pas, c’est un blême que l’on nous donne car nous avons plus de difficultés que les autres à suivre une formation. C’est facile de donner des étiquettes sans connaître le contenu : T’es sourd, t’es muet. Quoi ? Muet ? C’est pas demain la veille que les sourds deviendront muets, bien au contraire. Néanmoins, nous avons plus de difficultés à communiquer avec les entendants, et ce problème s’accroît avec les études supérieures. Cours en amphithéâtre, travaux de groupes, exposés, films etc. Nous avons besoin d’un accompagnement suivi pour avoir la même chance de réussir que les étudiants entendants. C’est pourquoi je dispose d’une aide à la prise de notes afin d’avoir des cours complets.

L’aide à la prise de note, c’est quoi, concrètement ? C’est une personne généralement recrutée par le service d’accueil des étudiants handicapés ou par le groupe mission handicap de la faculté qui assiste aux cours en même temps que moi et qui note l’ensemble de la séance pour que je puisse suivre ou bien retrouver un document complet plus tard. Le problème de ces aides, c’est que c’est peu reconnu par l’état, et pas très bien payé. Parfois on se retrouve avec des jeunes étudiants qui cherchent à arrondir leur fin de mois, mais qui ne sont pas formés au handicap. Du coup, on ne retrouve plus du tout le même suivi qu’une association qui dispose d’éducateurs spécialisés. Et on galère plus souvent. Il faut alors s’accrocher pour ne pas baisser facilement les bras, et compter sans arrêt sur l’aide de la prise de note. Parfois, c’est fatiguant. Pour nous et pour la personne qui doit prendre des notes tous les jours. Il se peut que ces personnes là suivent une autre formation dans la faculté et qu’elles doivent concilier leurs études avec ce job.  J’ai eu la chance d’avoir d’excellentes preneuses de notes lors de mon cursus universitaire en licence à Montpellier, qui non seulement prenaient des notes mais faisaient aussi du tutorat. Esther avait une très bonne connaissance du latin, et il m’est arrivé de réviser chez elle jusqu’à 21h la veille d’un examen. Jennifer était en master de psychologie lorsque j’étais en première année de psycho, je faisais mes exercices avec elle après les cours. Anna, d’origine italienne, me donnait la réplique lorsque j’essayais de réviser mes exams d’italien à la pause café. On ne s’en rend pas compte, mais c’est aussi une grande aventure humaine. C’est une question de partage, de confiance, et de solidarité. Les preneurs de notes, ce sont un peu nos camarades de classe. Lorsque l’on finit une année scolaire, c’est avec un léger pincement au cœur que l’on se sépare d’eux. Parce qu’ils ne renouvellent pas leur contrat l’année suivante ou parce que l’un d’entre nous change d’établissement. Être sourd, finalement présente certains avantages, parce que l’on va constamment à la rencontre d’autres personnes qui sont là pour nous aider et qui nous accompagnent comme ils peuvent.

Au delà de la prise de notes, ce sont aussi à nos camarades de classes et à nos profs que nous demandons malgré nous de l’aide. On leur demande de faire des efforts pour qu’on puisse les comprendre sans passer par l’intermédiaire du preneur de notes toutes les cinq minutes. Beaucoup le comprennent, d’autres non. Et puis, surtout, la plupart finissent par oublier. Oublier qu’ils ont une camarade ou une étudiante en difficulté dans leur classe, parce que son handicap ne se voit pas. Oublier d’articuler et de parler plus doucement, parce qu’il n y a qu’une seule personne qui ne comprend pas. Oublier la surdité. Alors on manque des informations, on ne participe pas souvent aux conversations de groupe, et on se sent seul. Le décrochement scolaire intervient malheureusement dans certains cas. D’où l’importance des échanges qu’il doit y avoir pour s’assurer que nous avons compris ce qui a été dit.

Mine de rien, les études supérieures sont complexes à aborder pour les personnes sourdes.  Il faut voir l’envers du décors pour comprendre les difficultés que l’on rencontre quotidiennement dans le milieu universitaire. Parce qu’une fois de plus, notre handicap reste invisible aux yeux de tous.

Sourdialement,

Sarah.

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1 réflexion au sujet de “La surdité et les études supérieures”

  1. Très intéressant ton témoignage. pour ma part, pour deux premières formations (licence de géographie et Diplôme d’éducateur spécialisé), je n’avais rien comme aide. Je me démerdais. Je faisais des photocopies des notes de collègues qui voulaient bien, ou bien je lisais des articles/livres en lien avec le cours. Cela m’arrivait d’avoir les notes du professeur.
    Puis lors de ma formation de documentaliste, j’avais un micro-HF mais je ne m’en servais pas énormément puisque nous n’étions que 4 étudiants avec les professeurs.
    Bonne continuation avec ton blog!

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