Témoignage, Travail

« Tu ne pourras pas faire ce métier »

 

Déception. Regrets. Solitude. Voilà ce que je ressens après avoir entendu ces mots. Et surtout, un grand vide. C’est la première fois qu’on me le dit en face. « Il me paraît difficile de pouvoir faire carrière dans le journalisme lorsque l’appel téléphonique est impossible. » Pourtant, je le sais, depuis bien longtemps, au fond de moi, mais personne ne me l’avait dit de cette façon-là. Outch. Ta surdité finit par te rattraper, un jour ou l’autre. Au départ, je n’étais qu’une petite fille comme les autres. En CE1, les profs voulaient que je saute une classe, ma mère n’a pas voulu. Au CE2, je rencontrais le prof que j’ai le plus apprécié durant ma scolarité au primaire. Je me souviens de certains jours de classe où il nous racontait des histoires en sortant un livre. A ce moment-là, j’étais une livrophile ; bien souvent, je passais mes récrés dans la bibliothèque de l’école. Ma mère disait que j’aurais appris à lire avant de marcher, presque. Mon crédo ? Rik & Rok, la collection J’aime lire, et bien d’autres livres. Ce prof, je l’adorais. Pour rien au monde je n’aurais voulu sauter cette classe. Aujourd’hui, il est devenu un ami de ma mère, et le voir à mon pot de départ me fait bien rire, parce que ça me rappelle qu’ils ont bien grandi, ses petits élèves modèles. Lorsque j’ai écrit mon article « Sourds mais pas muets », il a laissé un commentaire qui m’a touché, disant qu’il était fier de moi. Mon prof de CE2, fier de moi 10 ans plus tard.

Mais aujourd’hui, je dois lui dire que je suis désolée, parce que j’avais tort sur certains points. Je ne peux pas faire tout ce que je souhaite entreprendre dans la vie, car je n’en ai pas les moyens. Je dois me rendre à l’évidence, certaines choses ne sont pas accessibles. Vous savez, cette fâcheuse discussion qu’on repousse jusqu’au jour où ça finit par arriver ? Je l’ai eu aujourd’hui, à 23 ans. Après trois ans de licence en communication et quelques articles écrits dans un journal étudiant, j’ai voulu découvrir le journalisme en prenant une option spécifique cette année. Ça m’obligeait alors à effectuer mon stage dans cette branche. J’ai passé cinq semaines dans la rédaction d’un magazine urbain gratuit. Le verdict a été sans appel : ce métier ne sera pas pour moi. Je m’en suis vite rendue compte, ma passion pour l’écriture ne fait pas de moi une bonne journaliste. Et puis il y avait des rendez-vous à assurer, des coups de fil à passer, des interviews à noter. Choses que je n’ai pas pu faire. Pas parce que je le voulais pas, mais parce que je ne pouvais pas, tout simplement. À cause de ma surdité.

J’ai beau dire que tout est possible avec un peu de volonté, il faut savoir qu’il y a des choses qui sont et qui resteront hors de portée, quoiqu’on fasse. Et parfois, on a, malgré nous, besoin de l’entendre. Parce que même si c’est douloureux, même si c’est décevant, ce n’est pas grave. Je m’adresse plus particulièrement à toutes les personnes sourdes qui ont un jour dû avoir affaire à un de ces moments qu’on ne veut pas vivre. Tous ceux à qui l’on a dit « Tu ne pourras pas le faire parce que tu es sourd ». Je dois malheureusement vous dire que parfois, c’est la vérité. On ne peut pas tout faire. Mais il ne faut surtout pas baisser les bras, parce que s’il y a une chose que l’on ne peut pas faire, il y a bien une dizaine d’autres choses que l’on peut faire. Je ne pourrai pas être journaliste, je ferai autre chose. Tout simplement. Il ne faut pas s’acharner sur une déception, la laisser partir, et regarder ailleurs. C’est comme ça que la vie reprend son cours. On tombe, et on se relève. Il faut bien garder en tête que nous avons un handicap, et que même si nous avons toute la volonté du monde, il y aura certaines portes qui resteront fermées.

Soyez réalistes, mais ne doutez jamais de vos capacités. Et puis, surtout, essayez. Essayez de l’ouvrir, cette porte, avant de dire qu’elle restera fermée. Vous pourriez être surpris de ce dont vous êtes capable. Parfois, un impossible peut devenir un possible. Je vous assure. Vous pourriez être surpris.

Sourdialement,

Sarah.

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2 réflexions au sujet de “« Tu ne pourras pas faire ce métier »”

  1. Enfin, il y a surement des possibilités d’exercer ta passion d’écriture, de faire des rencontres, faire des reportages sans pour autant passer par le journalisme classique.
    J’espère que tu trouveras le moyen de réaliser tes rêves!
    Pleins de courage à toi

    J'aime

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